15/10/2014

Jean-Michel Jarre: "Je suis assez proche de Claude Allègre"




17 mars 2010 


Depuis le 1er mars, Jean-Michel Jarre est lancé dans une tournée mondiale.

Jean-Michel Jarre en concert à Stuttgart. (Christine Ferreira)

On le retrouve dans sa loge après deux heures d’un concert "son et lumière" donné, le 9 mars dernier, au Porsche Arena de Stuttgart. Jean-Michel Jarre savoure l’instant en vidant cul-sec des petites tasses de saké chaud. "Un rituel de tournée" assure le musicien. Affable et jovial, le pape de l’électro à la française et le pionnier des méga-concerts aux quatre coins du monde, affiche une allure incroyablement juvénile pour ses 62 ans. Sur scène, entouré d’une dizaine de synthés vintage et de trois musiciens, il se démène comme un beau diable, triture ses machines, invective le public à se lâcher avec une belle énergie. 

Résultat, 7000 spectateurs debout à la fin du concert. Un petit exploit. Stuttgart, capitale de l’automobile allemande, possède une réputation pour le moins austère à l’image de ses habitants "bosseurs" et peu "fêtards". Mais le show Jarre affiche une efficacité imparable avec des tubes à foison - entre électro symphonique, électro rock, électro planante - illustrés par un travail visuel ambitieux, comme toujours spectaculaire, mais sans surenchère: projections vidéo, jeux de lumières, laser en technicolor et quelques astuces ingénieuse, notamment ses images subjectives filmées grâce à une caméra miniature fixée sur les lunettes du musicien. L’artiste parvient même à injecter de la poésie dans ce déferlement de haute technologie, comme sur RDV 2, interprétée avec un accordéon sous un faisceau de lasers tournoyant, à la manière d’un manège de fête foraine. Interview…

Vous êtes réputé pour vos méga-concerts en plein air. Pourquoi vous enfermer aujourd’hui dans des salles sans âme?

Je voulais apporter la magie de mes spectacles en extérieur, à l’intérieur, dans des salles closes pour partager une proximité différente avec le public, le plonger dans une immersion encore plus grande dans mon univers, ma musique et la scénographie de mes concerts. Cette dimension visuelle a toujours été centrale dans ma démarche. Du temps de nos grands parents, quand ils allaient aux concerts de Piaf ou Trénet, ils n’avaient pas d’autres moyens d’écouter de la musique. Aujourd’hui, la musique est devenue nomade, on peut l’écouter dans le bus, dans la rue. De fait, il existe, de la part du public, une attente visuelle de la musique et de l’artiste. D’ailleurs, on dit plus : "Je vais écouter" tel artiste, mais "je vais voir" un concert… J’essaye donc d’offrir un authentique spectacle son et lumière, à la manière des opéras allemands qui ont contribué à inventer le genre du spectacle musical. Wagner travaillait avec les charpentiers, les peintres, les scénographes. A la différence de la chanson et du cinéma, ma musique ne raconte pas d’histoires, il faut laisser les gens libres de raconter leur propre histoire et finalement de leur donner le moyen de créer leur propre film. Le but n’est pas d’entrer dans un processus narratif, mais d’offrir une scénographie, comme dans l’opéra, pour la transposer dans la pop, le rock ou l’electro. 

On vous a souvent traité de "mégalo" en raison de la démesure de vos spectacles…

Cette démarche a pu être mal comprise. C’est tout le contraire de la mégalomanie. Selon moi, il est beaucoup plus prétentieux de rentrer seul dans une salle pour attirer l’attention sur soi pendant deux heures, simplement avec sa guitare, plutôt que d’être un élément dans une histoire plus grande que la votre. C’était presque par pudeur que je me suis lancé dans ces mégas concerts. 

Et quels concerts de rock ou de pop vous ont séduit ces derniers temps?

J’ai été très déçu par le concert de U2 au Stade De France l’année dernière. J’ai adoré l’époque Zoo TV, quand ils développaient une véritable créativité, quand les images avaient du sens et de la pertinence pour dire des choses sur notre époque. Là, ils se sont laissé déborder par le business et le marketing. Cette grande scène en forme d’araignée géante, c’était un grand mammouth qui a accouché d’une souris. Toute cette mise en scène était clairement destinée à faire rentrer le plus grand nombre de spectateurs au SDF. Sinon j’ai adoré ACDC, qui avec un truc très classique étaient cohérents. Ce qui est difficile c’est d’arriver d’être en osmose avec ce que l’on joue et ce que l’on projette, et c’est très compliqué.

Vous cherchez à délivrer un message à travers vos concerts?

Un des thèmes sous-jacents de la scénographie consiste à restaurer l’idée de la science-fiction dans sa dimension poétique. On a perdu cette vision positive de l’avenir. Elle est devenue anxiogène et se résume au fait de bien trier nos poubelles. L’anxiété est devenue un business, comme l’écologie. Je me suis préoccupé de cet enjeu dès 1976, avec mon album Oxygène et sa pochette montrant un squelette humain à l’intérieur de la planète. Un époque où l’écologie ne faisait pas encore vendre, à la différence d’aujourd’hui. Sur la question du réchauffement climatique, je suis assez proche de Claude Allègre. Dans l’histoire de l’humanité, les réchauffements sont cycliques. Le temps de mémoire d’un homme, c’est sa vie. Mais sur 1000 ans, il existe des cycles de refroidissement, de réchauffement. Au Moyen Age, le Groenland était recouvert d’oliviers. On est incapables de prévoir un tremblement de terre à deux mois d’intervalles, comment peut-on se permettre d’avoir l’arrogance de penser avoir un contrôle sur le réchauffement de la planète. On se focalise sur le réchauffement climatique quand les enjeux de la démographie galopante ou de l’eau potable sont relégués au second plan. Il faudrait mieux écouter les astrophysiciens que les "marketteux" de l’écologie…

"L'écolo-marketing m’agace depuis un bon bout de temps"

Vous pensez à Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand ?

C’est vous qui le dites, mais oui. Cet écolo-marketing m’agace depuis un bon bout de temps. Ma mère est une résistante de 1941, et puis des gens se sont découverts résistants fin 44. De la même manière, des Cassandre se sont découvert écolos depuis trois ans, quand l’environnement a commencé à représenter une valeur marchande. Quand j’entends des musiciens qui se déplacent en jet appeler leurs fans à venir à leurs concerts en vélo, je pense notamment à Radiohead, c’est de l’escroquerie intellectuelle.

Et vous, vous donnez des concerts écologiquement corrects?

J’ai fait fabriquer des lampes qui consomment 81 watts, contre 5000 watts il y a cinq ans. C’est plus important et pertinent que d’inviter les spectateurs à venir avec des t-shirts recyclés et en espadrilles.
Sur scène, vous interprétez un morceau inédit, Statistico Adagio illustré par des chiffres en temps réel sur la démographie, la consommation de drogues… Pourquoi cette démarche?
J’avais envie d’illustrer visuellement cet adagio avec une batterie de chiffres en direct. Chaque soir, on a la réalité en temps réel sur l’augmentation de la population, la réserve de pétrole consommée, les gens qui n’ont plus accès un point d’eau potable, la distance parcourue par la terre par heure - on tourne à 1600 km seconde, comme une fuite en avant - le nombre d’e-mail envoyés en même temps et les drogues consommées. C’est une façon de faire un lien sur les trois axes les plus importants pour les vingt ans à venir : la démographie, l’accès à l’eau potable et l’éducation. Mais je le fais sans dogmatisme, à la différence d’un Bono…

Vous lui reprochez quoi au juste?

Les artistes peuvent, à travers leur travail, donner un coup de projecteur sur tel ou tel enjeu, mais le rôle de l’artiste de transformer, comme Bono le fait, les concerts en tribune politique. Le concert doit rester un moment de divertissement, durant lequel on peut faire ressentir les choses, mais il faut les faire passer sur le plan transversal, sur le plan de l’émotion, pas sur le plan intellectuel. Je ne pense pas qu’il soit judicieux de faire des gros discours au Stade de France en arrêtant un concert pour donner une leçon au public. Les gens sont fatigués par ces grands discours, personnellement j’en ai ras le bol, en tant que membre de la société civile, qu’on me donne des leçons. Je suis assez grand pour comprendre et m’informer, j’ai envie de prendre en main ma propre responsabilité sans qu’on me dise, "t’as mal fait, t’as pas fait ci, t’as pas fait ça". La politique du doigt tendu culpabilisateur, c’est démodé.

Sur scène, vous installez plus de 70 synthétiseurs vintage, comme un petit musée de la musique. C’est un retour vers le passé?

Au contraire. Il ne s’agit pas d’un réflexe rétro ou nostalgique. Je veux les réhabiliter car ils ont un futur. Je me suis rendu compte à quel point ces synthétiseurs analogique possèdent une couleur et une qualité unique. Ils sont comme les Stradivarius. Aujourd’hui, le rêve de n’importe quel violoniste dans le monde est de jouer sur un instrument crée au XVIIe siècle. On n’a jamais fait mieux depuis, et Dieu sait que la technologie a évolué depuis le XVIIe siècle. Cela démontre qu’en matière de lutherie, il existe un savoir faire indépassable. Les synthés analogiques sont dans la même situation. A partir des années 80, au moment de l’explosion du synthé japonais et du numérique, tous ces instruments ont cessé d’être fabriqués et d’exister. C’est un cas unique dans l’histoire de la musique. Or le numérique est obsédé par ces instruments dits "vintage", il existe des émulations de ces instruments, elles vont jusqu’à reproduire le look mais qui n’ont rien à voir au niveau du son avec un mélo trompe de 400 kilos conçu dans les années 60. Une véritable pièce de musée. Le son est incomparable, on l’a testé avec ses imitations, c’est le jour et la nuit. C’est comme de jouer d’un orchestre symphonique avec un synthé ou avec un mac. C’est la raison pour laquelle utiliser ses pièces rares ne relève en rien d’un réflexe anachronique, mais au contraire d’une démarche totalement contemporaine. Tous les jeunes dans l’electro sont fascinés pas ces instruments. Ils représentent le futur de la musique, électronique en particulier 

Sur scène, vous jouez de votre fameuse harpe laser que vous avez conçue au début des années 80. Ce côté bricolo, c’est un héritage familial?

Affectivement, il existe un héritage de mon grand-père. Mon père nous a quittés quand j’avais cinq ans. J’ai grandi sans lui mais avec mon grand-père. Il incarnait l’image paternelle et était un ingénieur et un inventeur incroyable. Il a inventé la première console de mixage pour la radio. Et ensuite le teppaz, l’ancêtre de l’I-Pod, le premier instrument de reproduction de musique portable. Il prenait ma grand-mère comme souffre douleur. Il avait inventé un moulin à café avec un moteur d’aspirateur, ça faisait un bruit d’enfer. Et ma grand-mère, stoïque, essayait le truc, au bout de trois minutes tout explosait, les grains de cafés volaient dans toute la cuisine. Et ma grand-mère prenait l’engin et disait : "non, c’est pas prêt encore". Et mon grand père repartait dans son labo. J’avais cinq ans et ça me fascinait, en même temps, il était musicien, il jouait du hautbois, se passionnait pour le cinéma, il m’a beaucoup apporté par ce côté très iconoclaste, il avait une approche poétique de la science, un côté surréaliste.
Dans les années 70, vous avez fait vos classes avec Pierre Schaeffer au sein du Groupement de recherche musicale (GRM) avant de composer et d’écrire pour le chanteur Christophe et Patrick Juvet, notamment Où sont les femmes?. Quelle était le sens de votre démarche?

Créer un pont entre la musique expérimentale et les mélodies pop. Je voulais apporter un peu de chair à la musique électronique de l’époque. On me dit souvent que mes mélodies sont "variétoches". Je le revendique totalement. Le premier arpège de mon morceau RDV2 reprend la mélodie d’une chanson que j’avais écrite pour Gérard Lenormand, ça fait partie de mon travail de recyclage. J’adore les mélodies en apparence naïves mais qui cachent une mélancolie souterraine. J’ai toujours aimé cette contradiction très présente dans le cirque. Quand j’allais au cirque avec mes copains, j’étais le seul à pleurer devant le spectacle des clowns. C’est ce que j’ai essayé de faire dans l’univers de Christophe avec Les Mots Bleus. Quand je l’ai rencontré, il était vraiment un chanteur variété, il sortait d’Aline, et moi j’ai senti cette espèce de dimension tragique de clown, à la limite du ringard et du sublime, il flotte toujours entre les deux. D’ailleurs j’aimerais beaucoup retravailler avec lui.

Quel est votre moteur aujourd’hui?

L’insatisfaction. J’ai rencontré Fellini sur la fin de sa vie, il m’a dit : "Toute ma vie, j’ai cru que je faisais un film différent. Et je m’aperçois à la fin de ma vie que j’ai toujours fait le même film. Finalement, j’ai toujours essayé d’améliorer les choses". C’est absolument vrai. Cette exigence permet de préserver l’innocence intacte.

Vous avez des projets?

Oui, renouer avec les concerts en plein air, composer pour des ballets, des spectacles multimédia, des musiques de films également. Je me suis longtemps interdit de m’aventurer dans ce domaine, car je le considérais, sans faire de la psychanalyse de Monoprix, qu’il s’agissait du territoire réservé à mon père (compositeur de Lawrence D’Arabie, Docteur Jivago, Ndlr). 

On vous décrit comme une sorte de Dorian Gray… Quel est le secret de votre jeunesse ?

Faut demander à ma mère. Elle va avoir 96 ans et quand je lui dis qu’elle court comme un lapin, elle me répond : "arrête de dire ça, le lapin court moins vite". C’est génétique, et puis j’ai un rapport avec le temps assez abstrait, sauf depuis la disparition de mon père l’année dernière. J’ai pris conscience de la mortalité. Je raisonne désormais en fonction du temps qui me reste. Quand je vois le parcours de Pierre Soulages, ses créations les plus intéressantes s’échelonnent sur ses quinze dernières années, je garde espoir. 

Eric Mandel, à Stuttgart - Le Journal du Dimanche

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